
Quel avenir pour la démocratie européenne ? – Par Jérémy Joly, professeur de SVT avec la contribution de Arthur De Souza, élève en classe de Terminale au lycée Louis-Bascan et ambassadeur junior du Parlement européen.
D’une part, la démocratie européenne est éloignée de certaines populations : les plus fragiles face aux changements climatiques mais aussi les plus précaires économiquement.
D’autre part, tout étasuniens se définit avant tout par sa nationalité avant d’être texan, californien, etc. tandis que chaque européen se définit avant tout comme français, italien, hongrois, etc. avant d’être européen.
Comment susciter le sentiment de citoyenneté européenne ? Comment faire société sans sentiment d’appartenance commune ?
Cette réflexion est aussi engagée dans les instances européennes comme le montre cet article de la maison de l’Europe de Paris du 30 septembre 2025 qui s’inquiète de la montée de l’abstention ; celle-ci ayant atteint 49,26% lors des élections de 2024[i]. Ainsi, il affirme « qu’à peine un tiers [des européens] affirme s’identifier majoritairement à l’Europe, la majorité se sentant d’abord nationaux ».
Nos moyens et nos connaissances ne sont nullement à la hauteur de telles ambitions aussi admettons nous que nous nous bornerons ici à reprendre, et quand cela est possible développer, des réflexions portées par d’autres.
Lutter contre les discours anti-européens
La prolifération des discours anti-européen et anti-démocratique
A la même période que le discours de madame Von Der Leyen lors de son investiture, l’institut Carnegie proposait une série de six mesures pour améliorer la démocratie européenne[ii].
Parmi elles, il y avait la lutte contre les discours autoritaires, qui séduisent de plus en plus de citoyens ; en témoigne la montée des populismes et les élections de dirigeants ouvertement eurosceptiques comme le président Karol Nawrocki en Pologne (en 2025), le premier ministre Robert Fico en Slovaquie (fin 2023) ou le premier ministre Victor Orban en Hongrie (au pouvoir entre 2010 et 2026).
En plus de conduire à une fragmentation de la voix de l’Union Européenne dans le monde et à un accroissement de ses vulnérabilités faces aux influences étrangères et dans les crises qu’elle doit affronter ; ces dirigeants ou leurs prédécesseurs ont mené des réformes à même de saper les fondements démocratiques de leur pays.
En septembre 2018 les deux tiers des députés européens avaient engagé la procédure de l’article 7 du traité sur l’Union Européenne contre la Hongrie de Victor Orban, article qui peut aller jusqu’à la privation pour un état de son droit de vote au conseil de l’Union Européenne. Mais, la nécessité d’un vote à l’unanimité rendit impossible une telle éventualité du fait de la proximité idéologique entre la Slovaquie de Fico et la Hongrie de Orban.
Devant un tel obstacle, décision avait été prise de geler les financements européens.
La liste des contentieux entre Bruxelles et Budapest est longue mais, trois autres pays en dehors de la Hongrie ont eux aussi menacé les valeurs de l’union Européenne : « L’Autriche en 2000, suite à la formation d’un gouvernement associant conservateurs et populistes de droite. La Roumanie en 2018, qui a voulu imposer une réforme du système judiciaire prévoyant notamment l’amnistie et la grâce d’individus accusés de corruption. La Pologne enfin entre 2015 et 2024, qui a fait l’objet de sanctions similaires à la Hongrie pour atteintes à l’état de droit. » [iii].

Ces dirigeants se rattachent au courant des anti-lumières qui, comme le dit Zeev Sternhell, fondent leur réflexion sure : « ce qui distingue, divise, sépare les hommes »[v].
En effet, la culture européenne oppose deux pôles, deux conceptions de la modernité : « la recherche du bonheur individuel, la liberté, la promesse du progrès, la laïcisation des esprits, etc. ; et une autre qui défend les valeurs civilisationnelles, les particularismes ou les communautés »[vi].
Grands admirateurs du trumpisme, ces dirigeants européens peuvent ainsi être rapprochés des travaux menés par Arnaud Miranda et publié dans son ouvrage « Les lumières sombres » sur la pensée néoréactionnaire.
Il s’agit dès lors de renverser le cadre démocratique pour reconstituer un cadre politique jugé légitime[vii].
La différence entre ces contre-lumières tels que théorisé par Sternhell et les néoréactionnaires pensés par Miranda est notamment l’attrait des seconds pour l’innovation technologique. On dégage néanmoins des points de convergence :
« – l’affirmation de l’existence de hiérarchies naturelles devant structurer l’organisation sociale ;
– un pessimisme anthropologique, qui réduit la fonction du politique à la garantie de l’ordre et de la sécurité ;
– une hostilité frontale à la démocratie, perçue comme inefficace et corrompue par un universalisme moral ;
– le remplacement de la légitimité démocratique par une conception entrepreneuriale de l’État ; »
Le parallèle entre les deux idéologies est d’autant plus pertinent, il nous semble, qu’on retrouve une discussion autour des anti-lumières organisée par la revue le Grand Continent et ayant pour titre : « Les Anti-Lumières, de Joseph de Maistre à Curtis Yarvin ». Or Curtis Yarvin est un des grands influenceurs à l’origine de l’idéologie néoréactionnaire décrite par Miranda et actuellement à l’œuvre aux États-Unis.
Les moyens de lutte contre les discours réactionnaires
Pour lutter contre les discours réactionnaires les mouvements démocratiques doivent, selon l’institut Carnegie, modifier leur communication auprès du public.
Ils identifient trois axes de progression. Ils préconisent : d’utiliser un vocabulaire moins abstrait qui puisse parler au plus grand nombre, de faire attention aux tentatives de démythification des sujets qui permettent d’ancrer le sujet dans le débat de la société, de lier les faits aux valeurs qu’ils défendent.
Les discours sont trop souvent porteurs d’un certain dogmatisme, négligeant les peurs des citoyens d’une intégration forcée au détriment des nationalismes.
On peut ainsi rapporter ici les propos de Jean-Claude Junker, alors président de la commission européenne, qui à l’occasion de l’accession au pouvoir du parti Syriza en Grèce lors de la crise de la dette grec avait eu ces mots (dans une interview au Figaro le 28 janvier 2015) qui avaient choqués : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. [viii].
Si dans la suite de son propos il défendait que la sortie de l’euro ne pût se faire sans sortir de l’Union Européenne, il précisait aussi que « le débat sur la sortie de la Grèce de la monnaie commune est un faux débat ».
Cette dénégation de la légitimité d’un gouvernement national démocratiquement élu à appliquer son programme représente un point d’accroche idéal pour les opposants de Bruxelles.
Légitimer la démocratie
Établir une représentation européenne plus démocratique
Suite au coup de force qu’avait représenté la nomination d’Ursula Von Der Lyen comme présidente de la commission européenne lors son premier mandat, il semble nécessaire pour l’Union Européenne d’établir une procédure plus démocratique ; ou tout du moins une procédure permettant l’élection d’un membre du Parlement européen à la tête de la commission car c’est le seul organe élu au suffrage direct par les citoyens.
Cette singularité démocratique est le résultat de la construction européenne ; qui est à la fois un rassemblement de citoyen mais aussi un rassemblement de gouvernement, en somme une confédération[ix].
Pour reprendre la terminologie et l’explication de la fondation Robert Schuman[x], ce processus de nomination ne suit ni le modèle Westphalie avec des nominations purement diplomatiques ni celui de Westminster où les urnes imposent le gouvernement à un monarque. Depuis le traité de Lisbonne, le Conseil européen propose un candidat qui doit être approuvé par le Parlement.
En 2019, la tripartition du Parlement entre les socialistes, les libéraux et le PPE conduisit chacun de ces groupes à proposer son « Spitzenkandidat ».
Las, faute de la possibilité pour chacun des candidats de réunir une majorité derrière eux et devant l’hostilité des gouvernements face à ce système, le conseil européen proposa madame Von Der Leyen.
Malgré les menaces de ne pas voter la nomination d’un membre qui n’était pas tête de liste à l’élection européenne, le Parlement confirma sa nomination[xi].
En réalité cette nomination est le résultat de négociations complexes entre les différents gouvernements, chacun mettant en balance son soutien contre l’appui de son candidat à d’autres postes clefs que représente la présidence de l’Eurogroupe et la gouvernance de la BCE[xii], ainsi que le résultat de jeu d’influence entre « entre États membres assemblés au niveau européen, entre familles politiques au sein du Parlement mais aussi entre le Conseil européen et le Parlement »[xiii].
Cela participe au sentiment d’opacité du fonctionnement européen auprès du citoyen et au sentiment de défiance contre l’Union Européenne.
Les dispositifs de consultation des citoyens européens
Une initiative pour améliorer le lien entre l’Union Européenne et ses citoyens fut la mise en place des consultations citoyennes européennes en 2018 et 2019 ; notamment portée par Emmanuel Macron, sur le modèle du grand débat et des conventions citoyennes en France.
Les limites d’un tel exercice sont plurielles. Non seulement le public concerné représente un échantillon limité du corps électoral (70 000 personnes en France) ; mais en plus il est, d’après la commission nationale du débat publique, biaisé puisque ce sont essentiellement des électeurs europhiles qui se sont déplacés à ces évènements[xiv].
Par ailleurs, la différence de formats selon les pays et l’absence d’objectif clair de ces consultations, empêche de tirer un bilan précis.
Cela n’enlève rien à leur utilité, mais doit amener à en relativiser la portée. Il reste ainsi intéressant de constater que la moitié des rapports finaux mentionnent le fait qu’un tel mécanisme doit devenir permanent au sein de l’Union européenne. Il devra être renouvelé en standardisant le processus, pour que chacun participe à une réflexion pan-européenne.
En 2019 dans son discours d’ouverture de la session plénière du Parlement européen du 16 juillet Ursula Van Der Leyen plaidait pour « A new push for European democracy »[xv].
Elle désirait la création de liste électorale transnationale et la mise en place d’une conférence sur le futur de l’Europe en 2020 pour une durée de deux ans.
Cette conférence formée de citoyens européens, fut menée d’avril 2021 à mai 2022, elle a abouti à l’élaboration de 49 propositions aux présidents du Parlement européen, du Conseil et de la Commission[xvi].
Ces propositions ont été l’objet de communication de la part de la commission, qui axa son travail sur la protection d’élection libre et sur la mise en place de ces listes transnationales[xvii].
On notera tout de même qu’avec plus de 50 000 participants actifs sur une population de 450,4 millions d’habitants au 1er janvier 2025, cette initiative certes louable et importante, manque de représentativité des citoyens européens.
Enfin il existe le dispositif des initiatives citoyennes européennes qui permettent aux citoyens (à condition de réunir un million de signature dans au moins sept états membres) de proposer des textes à la commission.
Insuffisamment médiatisé, ce dispositif de démocratie directe peine à être pleinement employé par les citoyens. En effet, bien que présent dès le Traité de Maastricht, il reste limité en termes d’impact : le seuil des 1 millions de signatures étant rarement atteint.
L’Union européenne pourrait s’inspirer de la démocratie semi-directe helvétique en favorisant ce mécanisme, en le rendant davantage visible et en laissant des groupes d’intérêts porter les propositions. Leur soutien conduirait ensuite à la création d’un comité constitué par les partis politiques, chargés de représenter les pétitionnaires, et qui proposerait un texte pour modifier la loi. Un dialogue s’entamerait ensuite avec la commission celle-ci pouvant proposer une contre-proposition. Dans ce second cas, les deux textes, celui des pétitionnaires et celui de la commission seraient proposés au parlement pour amender ou abroger la loi.[xviii]
L’utilisation des technologies numériques pour renforcer la participation et l’inclusion
L’Union européenne s’est dotée d’un outil aujourd’hui essentiel de protection des données numériques des concitoyens avec le RGPD, puisqu’il prévoit des amandes pouvant aller jusqu’à 4% du chiffre d’affaires mondial de l’entreprise.
Il intervient en complément de la directive sur la protection de la vie privée dans le secteur des communications électroniques et de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui garantit aux citoyens le droit à la protection, à l’accès et à la rectification de leurs données personnelles.
À cela s’ajoute le Data Act et le Data governance Act qui visent à créer un marché européen des données numériques.[xix]
Cet arsenal législatif illustre les précautions prises par l’Union européenne vis-à-vis du numérique, afin de protéger les libertés des habitants.
Cependant, l’accent est peu mis sur les intérêts que le déploiement des technologies numériques pourrait avoir dans le cadre d’un accroissement de la participation à la vie démocratique.
Il existe un mécanisme de « consultation publique et d’avis » à propos des politiques européennes.
Il permet de formuler des observations sur les évaluations et les réexamens des politiques, par les citoyens, à travers le portail « Donnez votre avis »[xx].
Ces réflexions sont ensuite analysées, compilées et nourrissent la réflexion d’experts qui aide la commission à faire évoluer la législation.
Par ailleurs, il existe une « plateforme de participation des citoyens ». Les contributions sous forme de commentaire rejoignent celles des panels de citoyens provenant des 27 états de l’Union qui, après s’être portés volontaire, sont tirés au sort pour constituer un ensemble de 150 participants qui réfléchissent sur un thème mis en avant par la commission[xxi].
De ces deux initiatives deux écueils nous semblent émerger. Premièrement la représentativité des contributions est limitée puisque ce sont avant tout des personnes europhiles qui vont spontanément participer. Ensuite ses dispositifs laissent à l’initiative des instances européennes seule, le pouvoir de proposer des textes.
Il existe pourtant des exemples de développement d’initiatives visant à permettre aux citoyens de soumettre des propositions d’utilisation de fonds publics, ou des propositions de loi, via des pétitions en ligne.
Il parait ainsi pertinent de s’intéresser à l’exemple de la Lettonie et de sa plateforme en ligne Manabalss. Prix de la technologie démocratique, cette organisation fonctionne grâce à des juristes bénévoles qui se chargent d’étudier, voire de mieux rédiger, les propositions provenant d’ONG ou de particuliers. Une fois publiée, la proposition est relayée par les médias et, si 0,5% de la population signe en faveur de la proposition de loi, elle doit être étudiée au parlement. D’après les estimations, un quart de la population lettonne à déjà voté au moins une fois. [xxii]
S’il parait difficile de transposer directement un tel exemple à l’échelle de l’Union européenne, il parait difficilement explicable que les instances n’investissent pas davantage les outils numériques pour rapprocher le travail législatif des citoyens. Les consultations citoyennes ne sont pas mises en avant et l’interface est austère[xxiii].
On notera néanmoins que l’on trouve aisément les grandes thématiques sur lesquels travaille actuellement la commission, avec une interface plus attractive, sur leur site officiel[xxiv]. Et que la présence protéiforme de l’Union européenne sur de nombreux réseaux sociaux, des plus populaires aux plus confidentiels[xxv] lui assure une grande visibilité ; même si sur les plus de 1300 comptes répertoriés associés à l’Union européenne beaucoup restent confidentiels.
Passer d’une confédération à un état fédéral ?
Qu’est-ce qu’une nation ? Si l’on souhaite renforcer le degré d’intégration des différents membres de l’Union européenne, il devient indispensable de se poser la question.
Les états-nations modernes tels qu’ils se sont construits au XIX et au XXe siècle s’appuient sur un héritage culturel commun et sur une langue commune à même de cimenter les relations entre les citoyens quitte à effacer les particularismes régionaux.
En reprenant un article de Robert Redslob paru en décembre 1959 dans Le Monde diplomatique[xxvi] il nous est possible de définir la structure politique actuelle de l’Union européenne comme une confédération. Comme il l’explique, une confédération est un traité permettant la mise en commun d’activités propre aux états et la mise en place de structures permettant le pilotage de ces activités.
La confédération relève du droit international et les états restent souverains, comme ce fut le cas dans la confédération germanique de 1815.
À l’inverse la fédération relève du droit civil et constitutionnel. Un état surplombe d’anciens états souverains qui deviennent alors des dépendances.
Comme dans l’empire allemand à partir de 1871. Il existe une certaine continuité entre les deux modèles, la confédération précédant généralement la fédération ; ce qui permet de préparer les esprits aux bouleversements qui découlent de ce changement d’organisation, de nationalité, etc.
On peut à travers l’exemple helvète remarquer une chose. L’état fédéral peut faire la part belle au multilinguisme contrairement à l’état nation.
Vers un parlementarisme accru ?
On l’a évoqué à plusieurs reprises, l’une des faiblesses de l’Union européenne est le déficit de représentation qu’éprouve une fraction non négligeable de ses habitants.
Une des méthodes qui pourrait être envisagé pour accroitre ce sentiment de représentativité est de renforcer la représentation parlementaire qui est élue au suffrage direct comme nous l’avons précédemment effleuré.
Comme l’explique Olivier Rozenberg[xxvii] il existe des secteurs du champs démocratique important duquel le parlement est exclu : « la politique étrangère et de sécurité, le marché intérieur, les tarifs douaniers, une partie de la politique agricole et de la politique sociale, ainsi que la fiscalité. » mais ils représentent une fraction limitée des actes législatifs. Il fait émerger deux pistes de réflexions pour l’amélioration du fonctionnement européen.
Tout d’abord que le parlement s’empare davantage de la question budgétaire qui entre dans ses prérogatives, mais sur laquelle il se montre timoré du fait de la pression exercée par le Conseil.
Ensuite, qu’il arrive à se saisir des sujets extraordinaires car, si son fonctionnement est adapté aux procédures législatives courantes, il peine à répondre rapidement à l’actualité que ce soient les crises diplomatiques, migratoires ou économiques.
Dans le même article Sylvain Kahn va plus loin et préconise d’élargir les pouvoirs du parlement à la révision des traités signés par l’Union européenne ainsi qu’au vote des recettes du budget, afin d’accroitre le poids de la démocratie directe et de rapprocher le fonctionnement du Parlement européen de celui des autres parlements.
Par ailleurs, il envisage une seconde chambre législative pour remplacer le conseil européen avec des représentants choisis non par les États eux-mêmes mais par les émanations des représentations nationales que sont par exemple les parlements.
La création de liste européenne transnationale
Concernant l’idée de faire émerger des listes paneuropéennes aux élections, pour ne plus en faire un scrutin national mais un débat transnational sur la trajectoire que doit adopter l’Union lors de la mandature à venir, elle ne fait pas l’unanimité.
Dans les faits, les parlementaires sont déjà répartis au sein du parlement dans des groupes politiques transnationaux qui reflètent leur sensibilité. Ils ont tendance à voter selon cette appartenance plus que selon leur nationalité. La création des listes transnationales ne serait donc qu’une formalisation plus précoce de ce processus.
Olivier Rozenberg évoque cependant le fait que cela limiterait les liens entre les eurodéputés et leur circonscription réduisant un peu plus le lien entre les citoyens et leur représentant[xxviii].
Cet argument nous semble pourtant un peu maigre face aux enjeux, comme l’avait évoqué Alberto Alemanno, professeur de droit à HEC et à la New York University School of Law à Paris, fondateur de The Good Lobby, dans une tribune au Monde en 2018.
En effet, l’absence de listes transnationales condamne le traitement de l’information par la majorité des médias à polariser l’information à travers le prisme national, occultant la nécessité de traiter les problématiques à l’échelle européenne.
Malgré l’impensé législatif, on note l’émergence de partie paneuropéen comme DiEM25, Volt ou Génération identitaire. Ces parties mettent en place deux stratégies pour contourner l’absence de cadre réglementaire. Soit le parti est enregistré dans plusieurs pays, soit ses adhérents et dirigeants se contentent de coordonner leur politique au niveau européen. Cela leur permet ainsi de dépasser les listes traditionnelles centrées sur les intérêts nationaux.
Ces mouvements ont déjà envoyé des parlementaires à Bruxelles et Strasbourg et, en mobilisant à travers l’Europe leur adhérents, sont susceptibles de menacer l’hégémonie des partis traditionnels nationaux. Ils participent à la création d’un espace d’expression et de réflexion paneuropéen.
Face à cette question, en mai 2022 le parlement européen avait voté pour l’adoption de listes transnationales permettant l’élection d’une faible fraction de députés supplémentaires (28 élus en plus des 705) et pour l’harmonisation des règles électorales à travers l’Union.[xxix]
Cependant, l’adoption du texte nécessitait que les discussions avec le Conseil européen aboutissent à un assentiment des 27 états membres ; ce qui ne pouvait se faire qu’au prix de compromis. Le conseil a finalement enterré en décembre de la même année l’ensemble des propositions faute d’unanimité. Dans ce domaine, les députés ne peuvent qu’accepter ou refuser la proposition du Conseil.[xxx]
Construire une identité commune
L’Union Européenne est actuellement une construction sans peuple, un modèle avant tout économique. Pourtant la citoyenneté européenne existe depuis 1992 et le traité de Maastricht[xxxi].
Elle est notamment à l’origine de la libre circulation des personnes, mais aussi de la possibilité de voter et d’être élu aux élections municipales et européennes dans le pays de résidence, ou même d’y être fonctionnaire. Elle permet en outre la protection consulaire à l’étranger en cas d’absence de représentation de son pays.
Des dispositifs existent pour promouvoir cette citoyenneté européenne, comme le programme Erasmus qui contribue à forger une identité européenne. Mais cette mobilité est réservée à une élite riche, donc mobile et contribue mal à l’émergence d’une identité européenne.
Cette citoyenneté « de papier » doit être légitimé par de nouveaux processus afin de renforcer le sentiment d’adhésion et d’éviter les querelles intestines. On doit passer de la citoyenneté européenne à l’identité européenne. Cela afin de susciter l’envie de vivre-ensemble pour dépasser les clivages.
De la citoyenneté à l’identité européenne
Dans le discours précédemment mentionné de madame Von der Leyen lors de sa prise de fonction, elle qualifie l’Union Européenne d’héritière de la philosophie grecque et du droit romain. En cela nous sommes donc le résultat d’un partage culturel et juridique.
On peut cependant aller plus loin comme l’a développé Thierry Chopin dans un article du Schuman papers n°466 « L’Europe face au défi de l’identité : qui sommes « nous » ? » en 2018[xxxii].
L’Europe ne possédant pas de frontière géographique précise à l’est, sa définition spatiale est floue et il convient dès lors de remarquer que l’Union européenne s’est construite sur un ensemble de valeurs comme : « respect de la dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, et respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. »
Cependant, ces valeurs sont insuffisantes pour définir un sentiment d’identité. Pourtant nombre d’évènements qui ont marqué les récits nationaux (le système féodal, la renaissance, la réforme, etc.) sont des évènements à caractère européen avant d’être locaux.
De ce constat vient la phrase de Montesquieu « l’Europe » est « une nation composée de plusieurs ». Mais elle est plus que cela, elle se compose aussi de particularismes (les révolutions, les processus d’unification italiens et allemands et la création d’état-nations) qui ont mis en compétition les différentes composantes de l’Europe, jusqu’à la guerre. Cette identité est donc double, forgée d’échanges et de compétitions.
Parmi les pistes pour accroitre ce sentiment d’identité, l’idée est de renforcer le multilinguisme des citoyens (dont l’absence nuit au sentiment d’appartenance commune), ainsi que leur mobilité.
Enfin, sans effacer les récits nationaux, ou les tragédies qui ont eu court entre ses différentes composantes, l’Union européenne se doit de promouvoir une histoire commune qui remonte bien avant sa fondation ; pour illustrer le caractère commun des histoires nationales : du féodalisme à la colonisation, en passant par les Lumières ou la révolution industrielle.
L’Union européenne ne peut aussi éluder indéfiniment la question de son extension. En effet l’identité commune passe par la distinction entre sa communauté et l’extérieur.
L’adhésion des anciennes républiques soviétiques avait susciter une vague d’inquiétude dans les opinions publiques de certains états membres, du fait des différences socio-économiques (craintes de dumping social entre les états membres) et de la culture dominante dans les nouveaux entrants, rattachés jusqu’à récemment à la sphère d’influence russe.
Il convient ainsi de rappeler (et cela semble particulièrement pertinent dans le contexte actuel) qu’une clause de solidarité existe entre les états membres de l’Union européenne en cas d’agression par un tiers.
Les opinions publiques doivent donc se sentir suffisamment proches des baltes pour, comme l’a énoncé le chef d’état-major des armées française Fabien Mandon[xxxiii] « accepter de perdre [ses] enfants » dans le cadre d’une guerre de conquête lancée par Moscou sur l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Cela nécessite de se sentir appartenir à une « maison » commune.
Pour reprendre cette citation de Luuk Van Middelaar cité par Thierry Chopin dans son article :
« historiquement l’Europe n’est qu’à moitié préparée à une telle mission. Les fondateurs ont poursuivi deux objectifs en parallèle. L’unification de l’Europe était-elle un projet de paix ou un projet de puissance ? (…) Dans le cadre du projet de paix, l’Europe est « éminemment un acte moral » soutenu par la volonté de réconciliation et par l’idéalisme. Dans celui du projet de puissance, la construction européenne est un acte politique fondé sur le jugement et impliquant la redéfinition des intérêts propres des participants. Dans le premier cas, les ressortissants nationaux doivent devenir des citoyens du monde apatrides (ou des consommateurs dépolitisés). Dans le second cas, des Européens engagés, et même fiers de leur identité. En d’autres termes, le projet de paix exige le sacrifice des identités nationales au profit de valeurs universelles tandis que le projet de puissance requiert le développement d’une identité européenne ».
Le projet européen suscite une diversité de sentiment dans les opinions publiques mêlant crispation, reconnaissance et espoir. Il existe des solutions pour continuer de faire grandir ce projet, tant en luttant contre les influences intérieur et extérieur qui tendent à saper les fondements démocratiques et à nier les valeurs qui ont cimenté la construction européenne ; qu’en rendant le fonctionnement de l’Union européenne plus proche du citoyen dans le cadre d’une démocratie plus directe. Par ailleurs cela passera par le renforcement d’une identité commune, pour que la citoyenneté européenne devienne pleinement effective et que malgré nos divergences, nous puissions construire un avenir commun.
[i] « Une citoyenneté européenne en tension : entre ambition collective et rejet de l’autre », La Maison de l’Europe de Paris, 30 septembre 2025, https://paris-europe.eu/une-citoyennete-europeenne-en-tension-entre-ambition-collective-et-rejet-de-lautre/.
[ii] Youngs Richard et al., « Six Ideas for Rejuvenating European Democracy », Think Tank, Carnegie Europe, 6 novembre 2019.
[iii] Lucas Da Silva et Valentin Ledroit, État de droit, séparation des pouvoirs, droits des minorités… que fait l’Union européenne pour lutter contre les dérives de la Hongrie ?, Touteleurope.eu, 8 avril 2026
https://www.touteleurope.eu/fonctionnement-de-l-ue/etat-de-droit-chronologie-du-conflit-entre-l-union-europeenne-et-la-hongrie/.
[iv] Quels sont les pays d’Europe gouvernés par l’extrême droite ?, Touteleurope.eu, 11 mai 2026,
https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/carte-quels-sont-les-pays-d-europe-gouvernes-par-l-extreme-droite/.
[v] Zeev Sternhell, Anti-Lumières de tous les pays…, Le monde diplomatique, décembre 2010.
[vi] « Contre-Lumières », Wikipédia,
https://fr.wikipedia.org/wiki/Contre-Lumi%C3%A8res.
[vii] Arnaud Miranda, « Les « Lumières sombres » – Entretien avec Arnaud Miranda », 20 janvier 2026, Conférence Sciences Po,
https://conference.sciencespo.fr/content/2026-01-20/les-lumieres-sombres-entretien-avec-arnaud-miranda_HJlwMf6nMcWVdGFDNrwg.
[viii] Cédric Mathiot, Juncker a-t-il vraiment déclaré un jour qu’il ne pouvait y « avoir de choix démocratique face aux traités européens » ?, Libération, 14 juin 2018,
https://www.liberation.fr/checknews/2018/06/14/juncker-a-t-il-vraiment-declare-un-jour-qu-il-ne-pouvait-y-avoir-de-choix-democratique-face-aux-trai_1659020/.
[ix] Robert Redslob, État fédéral ou État confédéral ?, Le monde diplomatique, décembre 1959.
[x] Yves Bertoncini et Thierry Chopin, « Qui présidera la Commission ? Une question à choix multiples », Think Tank, Fondation Robert Schuman, 10 juin 2014,
https://www.robert-schuman.eu/questions-d-europe/316-qui-presidera-la-commission-une-question-a-choix-multiples.
[xi] Comment est « élu » le président de la Commission européenne ?, 18 juillet 2024, Touteleurope.eu
https://www.touteleurope.eu/institutions/comment-est-elu-le-president-de-la-commission-europeenne/.
[xii] David Pargamin, Comment est choisi le président de la Commission européenne, Marianne, 28 mai 2019
https://www.marianne.net/politique/presidence-commission-europeenne-comment-choisi-president.
[xiii] Olivier Rozenberg et Sylvain Kahn, Faut-il renforcer les pouvoirs du Parlement européen ?, Les cahiers français,
https://doi.org/https://doi.org/10.3917/cafr.415.0093.
[xiv] Cécile Barbière, Les consultations citoyennes ont surtout séduit les pro-européens, EURACTIV, 31 octobre 2018,
https://euractiv.com/fr/news/les-consultations-citoyennes-ont-surtout-seduit-les-pro-europeens/.
[xv] Ursula von der Leyen, « Opening Statement in the European Parliament Plenary Session by Ursula von der Leyen, Candidate for President of the European Commission », Discours, Strasbourg, 16 juillet 2019,
https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/speech_19_4230.
[xvi] « Conférence sur l’avenir de l’Europe », Commission européenne
https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/priorities-2019-2024/new-push-european-democracy/conference-future-europe_fr#refuse.
[xvii] « Commuincation from the Commission to the European Parliament, the European Council, the Council, the European Economic and Social Committee and the Commitee of the Regions », Communication, Commission européenne, 17 juin 2022,
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX:52022DC0404.
[xviii] Yves Sintomer, « [Référendum] – Concordance : un idéal suisse », Think Tank, Institut Montaigne, 27 août 2025
https://www.institutmontaigne.org/expressions/referendum-concordance-un-ideal-suisse.
[xix] Isaure Magnien et Vincent Lequeux, « L’Europe et la protection des données personnelles en 3 minutes », 3 minutes pour comprendre l’Europe, Touteleurope.eu, 4 juin 2024
https://www.touteleurope.eu/l-europe-et-moi/l-europe-et-la-protection-des-donnees-personnelles-en-3-minutes/.
[xx] « Bienvenue sur la page «Donnez votre avis» Consultations publiques et avis », Commission européenne
https://ec.europa.eu/info/law/better-regulation/have-your-say_fr.
[xxi] « Plateforme de participation des citoyens », Commission européenne
https://citizens.ec.europa.eu/index_fr.
[xxii] Marielle Vitureau, En Lettonie, la démocratie participative à l’œuvre avec la plateforme en ligne Manabalss, rfi, 29 mai 2023
https://doi.org/https://www.rfi.fr/fr/europe/20230529-en-lettonie-la-d%C3%A9mocratie-participative-%C3%A0-l-%C5%93uvre-avec-la-plateforme-en-ligne-manabalss.
[xxiii] « Participer, interagir et voter dans l’Union européenne », Union européenne
[xxiv] « Priorités de la Commission », Commission européenne,
https://commission.europa.eu/priorities-2024-2029_fr.
[xxv] « Réseaux sociaux », Compte associés à l’Union européenne, Union européenne
[xxvi] Robert Redslob, État fédéral ou État confédéral ?, Le monde diplomatique, décembre 1959.
[xxvii] Olivier Rozenberg et Sylvain Kahn, Faut-il renforcer les pouvoirs du Parlement européen ?,Les cahiers français,
https://doi.org/https://doi.org/10.3917/cafr.415.0093.
[xxviii] Olivier Rozenberg et Sylvain Kahn, Faut-il renforcer les pouvoirs du Parlement européen ?, Les cahiers français,
https://doi.org/https://doi.org/10.3917/cafr.415.0093.
[xxix] Adrien Palluet, Les eurodéputés votent en faveur de listes transnationales aux élections européennes, Touteleurope.eu, 4 mai 2022,
https://www.touteleurope.eu/institutions/les-eurodeputes-votent-en-faveur-de-listes-transnationales-aux-elections-europeennes/.
[xxx] Benjamin Fox, Le Conseil de l’UE s’oppose aux projets de nouvelles règles électorales européennes, EURACTIV, 8 décembre 2022
https://euractiv.com/fr/news/le-conseil-de-lue-soppose-aux-projets-de-nouvelles-regles-electorales-europeennes/.
[xxxi] « La citoyenneté européenne en 3 minutes », 3 minutes pour comprendre l’Europe, Touteleurope.eu, 27 octobre 2023,
https://www.touteleurope.eu/fonctionnement-de-l-ue/la-citoyennete-europeenne-en-3-minutes/.
[xxxii] Thierry Chopin, « L’Europe face au défi de l’identité : qui sommes “nous” ? », Fondation Robert Schuman, 19 mars 2018,
https://www.robert-schuman.eu/questions-d-europe/466-l-europe-face-au-defi-de-l-identite-qui-sommes-nous.
[xxxiii] Olivier Faye, « Accepter de perdre ses enfants » : qui est Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées qui a créé la polémique, Le Monde, 25 novembre 2025
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2025/11/25/accepter-de-perdre-ses-enfants-qui-est-fabien-mandon-le-chef-d-etat-major-des-armees-qui-a-cree-la-polemique_6654781_4500055.html.
A suivre sur Facebook :













