
Par Jérémy Joly, professeur de SVT au lycée Louis-Bascan et ambassadeur senior du Parlement européen.
Il est aisé et commun pour le politique, mais aussi pour les médias, d’opposer d’un côté, l’écologie au sens de limitation des effets des activités anthropiques sur le climat ; de l’autre, les questions économiques et de pouvoir d’achats.
Marine le Pen n’a-t-elle pas opposé les agriculteurs et leurs difficultés économiques aux « talibans de la verdure » lors d’un meeting en gironde en 2022 ?[i]
Cela est couramment résumé dans une formule qui a valeur de slogan : « la fin du monde contre la fin du mois ». Cette formule nous allons le voir est une fausse dichotomie qui sert de mantra idéologique et soutient les bons mots de nos politiques.
Si la question doit être abordé au niveau européen, nous y reviendrons, il nous parait pertinent de poursuivre à travers l’exemple français pour saisir à la fois le substrat de la contestation, et déterminer les moyens d’actions possible.
La notion de pauvreté, qui est sous-jacente dans cette saillie, varie en fonction de l’échelle à laquelle on se place.
Selon l’observatoire des inégalités [ii], le seuil de pauvreté représente 40 à 60% du revenu médian. Cet indicateur (par rapport au revenu médian) permet une comparaison entre pays, et est ainsi la norme à l’échelle européenne.
Toujours selon l’observatoire des inégalités, il est de plus en plus fréquemment considéré comme correspondant à 60% du revenu médian.
Cependant, il faut tenir compte de la composition du foyer. Intuitivement, la pauvreté n’est pas ressentie de la même manière lorsque l’on vit seule ou dans une famille monoparentale avec plusieurs adolescents à charge.
En France, avec un seuil de 60% du revenu médian, une personne seule doit gagner plus de 1288€ mensuel en 2023 pour être au-dessus du seuil de pauvreté quand un couple avec deux enfants de plus de 14 ans doit avoir un revenu mensuel excédant 3220€.
Cela représente selon l’INSEE 9,8 millions de personnes dans l’hexagone soit 15,4% des ménages[iii].
Les personnes les plus touchées sont les personnes subissant un chômage de longue durée et les familles monoparentales.
À l’échelle européenne, en 2023, ce sont 16,2% des européens qui vivaient sous le seuil de pauvreté (avec une méthode de calcul légèrement différente qui donne 15,9% des français).
Selon un rapport d’Oxfam France datant de 2024 [iv], 62% de la population française est exposée au changement climatique et ce de manière forte ou très forte.
Ce même rapport révèle qu’en Europe les 20% les plus riches sont mieux protégés que les 20% les plus pauvres.
Si l’on prend un exemple concret, les personnes les plus pauvres vivent plus fréquemment à proximité des grands axes routiers et le changement climatique augmente les épisodes de sécheresse qui favorisent notamment les pics de pollutions à l’ozone.
Ainsi, ces populations ont « trois fois plus de risques de mourir d’un épisode de pollution que les plus riches ».
On voit déjà que l’opposition entre lutte contre la pauvreté et écologie ne tient pas. Comme l’a dit Valérie Chansigaud (historienne des sciences et de l’environnement, et chercheuse associée au laboratoire SPHERE) dans les matins de France culture[v] : « A part du point de vue rhétorique, il n’y a pas d’un côté les luttes écologiques et d’un côté les luttes sociales. C’est exactement la même chose. »
Le changement climatique sur la société française et les sociétés européennes : source de renforcement des inégalités
Commençons par l’étude du cas français. L’un des principaux enjeux de la lutte contre le changement climatique, est la transition énergétique pour décarboner notre économie et nos usages.
Cela se traduit notamment par des politiques incitatives, offrant des crédits d’impôts pour les particuliers qui effectuent des dépenses pour des travaux d’économies d’énergies dans leur logement principal (le dispositif MaPrimeRénov) ou par un système de bonus / malus lors de l’achat d’un véhicule moins polluant.
L’objectif est clair. En taxant plus fortement les produits les plus polluants on incite le consommateur à se tourner vers un choix plus vertueux.
Cependant, cela néglige plusieurs paramètres. Comme le disait François Ruffin : « les 10% des ménages les plus pauvre consacrent 15% de leur revenu à l’énergie tandis que les plus riches y consacrent 5%. ».
Ces incitations permettent donc aux personnes qui ont un pouvoir d’achat suffisant d’améliorer leur logement, mais oublient les personnes les plus fragiles qui sont aussi les plus touchées par le changement climatique.
Non seulement ces mesures s’adressent pour beaucoup à des propriétaires (les locataires sont donc dans l’incapacité d’améliorer leur résilience) mais, de surcroît, condamnées par un pouvoir d’achat limitée, les personnes les plus fragiles sont par exemple dans l’incapacité de changer de véhicule.
Elles sont ainsi obligées de vivre loin des centres urbains où se trouvent les emplois. En conséquence leur véhicule consomme beaucoup, pollue, ce qui pèse sur leur budget énergie et entraîne des discriminations spatiales du fait de la mise en place de zone à faible émissions.
À ces inégalités économiques s’ajoutent une inégalité des responsabilités que l’on retrouve à l’échelle européenne.
Comme le soulignait Oxfam dans un rapport de 2020[vi] :
« Tout d’abord, l’UE est collectivement responsable de 15 % des émissions mondiales cumulées liées à la consommation, alors qu’elle n’abrite que 7 % de la population mondiale. Au cours des 25 années entre 1990 et 2015, alors que les émissions de l’UE liées à la consommation ont diminué d’environ 12 %, et que les inégalités de revenus se sont accrues à travers l’Europe, le total des émissions annuelles liées à la consommation des 50 % de citoyens européens les plus pauvres a baissé de 24 %, celui des 40 % de citoyens européens ayant des « revenus moyens » de 13 %, tandis que les émissions des 10 % les plus riches ont augmenté de 3 %, et celles des 1 % les plus riches, de 5 %. Les 10 % des citoyens européens les plus riches étaient responsables de plus d’un quart (27 %) de ces émissions, soit la même quantité que la moitié la plus pauvre de toute la population de l’UE. ».
Selon une étude de 2015 de Thomas Piketty et Luca Chancel intitulée « Carbone et inégalités : de Kyoto à Paris » ce constat est généralisable à l’ensemble de la planète.
« Les inégalités de revenus et de CO2 ont cependant augmenté à l’intérieur des pays au cours des quinze dernières années. Les émissions de CO2 demeurent fortement concentrées aujourd’hui : les 10 % des individus les plus émetteurs sont aujourd’hui responsables de 45 % des émissions mondiales alors que les 50 % les moins émetteurs sont responsables de moins de 13 % des émissions. Les grands émetteurs sont aujourd’hui sur tous les continents et un tiers d’entre eux vient des pays émergents »[vii].

Le constat est sans appel, le changement climatique et les mesures qui sont prises pour y faire face sont aujourd’hui des sources d’inégalités.
Ainsi, en France, la fiscalité verte représente 4,5 % des revenus des 20 % des ménages les plus modestes contre 1,3 % pour les 20 % des ménages les plus riches.
Il est donc temps de s’attarder sur les ressorts politiques menant aux difficultés à lutter efficacement contre le changement climatique.
Les raisons des difficultés à l’action climatique
Le point de vue des économistes
Comme le rappelle Chrisitian Gollier en décembre 2021[viii] nos émissions, à l’échelle mondiale, n’ont cessé d’augmenter depuis 1992 (et le sommet de la Terre de Rio) alors que la conscience des dangers liés au changement climatique était déjà présente. Il explique que les économistes voient trois raisons à notre passivité.
La première, proposée par Arthur Pigou dans un livre en 1920, correspond au fait que les sacrifices que nous faisons dans la lutte contre le changement climatique sont supportés par nous, mais bénéficient à tous. Cela s’appelle l’externalité climatique. Ainsi chacun espère être le tricheur, celui qui ne sacrifie rien mais bénéficie du travail des autres. Cela conduit au final à une absence d’action de la part de tous.
La seconde raison est ce que certains politologues appellent la dictature du présent. Les efforts contre le changement climatique se font maintenant mais bénéficient à des générations qui ne sont pas encore là, ou qui ne votent pas. Il est donc politiquement difficile d’engager ses concitoyens dans un effort dont ils ne mesureront pas les effets. C’est par exemple le cas de la taxe carbone qui, suite au mouvement des gilets jaunes, stagne au taux de 2018 soit 44.6€/tCO2 (quand pour une transition sous les 2°C les travaux de M. Gollier donne un tarif de 150€/tCO2 au plus tôt et 500€/tCO2 en 2050). Une valeur de 75€/tCO2 entrainerait déjà un réchauffement de 3°C.
Le dernier point concerne ce que l’on appelle la fuite de carbone. Si par exemple l’Union européenne prend des mesures drastiques pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, le coût de ces mesures pour les entreprises nuit à leur compétitivité ou les pousse à délocaliser. Cela ne fait que déplacer les émissions de CO2 sans les réduire, en plus de fragiliser la croissance et l’emploi dans la région concernée.
Ce que disent les travaux en anthropologie
Un autre élément qui découle des éléments précédemment mentionnés concerne les inégalités des efforts faits par les concitoyens.
Précédemment nous l’avons dit, les plus riches polluent beaucoup plus que les plus pauvres. Ces derniers, faute de moyens, adoptent des comportements écologique (par exemple baisse du chauffage) du fait de leurs difficultés économiques. Il est dès lors difficile d’augmenter la pression fiscale sur la société dans sa globalité.
De plus, comme le montre les travaux en anthropologie comme ceux de Richard Wilk et Beatriz Barroz[ix], un milliardaire comme Bernard Arnault produit chaque année environ 10 419 teqCO2 tandis qu’un européen moyen a émis en 2024 l’équivalent de 7,1 teqCO2[x].
Cela peut paraître anecdotique, mais ces personnalités et leur mode de vie représente aussi un idéal de consommation pour une fraction notable de la population.
Cela n’incite pas les personnes à faire les efforts nécessaires, lorsque l’on sait qu’il faudrait 1 467 années pour émettre autant que ce que M. Arnault émet en un an.
Il y a donc un problème de récit dominant, dans un bonheur qui passerait uniquement par la consommation.
Cela agit directement sur les choix des électeurs qui privilégient une dimension court-termiste afin d’accéder à un supposé confort matériel plus important.

Émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne en tCO2e par habitant, en 2024.
L’indicateur mesure les émissions de gaz à effet de serre dans chaque État membre en millions de tonnes équivalent CO2 (MtCO2e), incluant l’aviation, le transport maritime et l’utilisation des terres (LULUCF), dont les émissions liées aux feux de forêt. Tirée de touteleurope.eu.
Source : EDGAR Community GHG Database / Commission européenne, JRC et Agence internationale de l’énergie (IEA)
Les apports des sciences cognitives
D’un point de vue individuel, il existe des biais cognitifs qui viennent agir sur notre capacité à s’engager dans la lutte contre le changement climatique.
Bien que ces biais soient universels, que tout être humain soit affecté ou susceptible de l’être, l’environnement culturel dans le lequel nous évoluons et qui nous sert de référence (environnement judéo-chrétien à l’ouest et confucianisme à l’est) modifie la prévalence de ces biais.
Nous nous proposons ici de résumer les grandes idées sur la question telles qu’énoncées par Deyshawn Moser et al. dans leur revue sur le sujet[xi].
Nombre des points soulevés se retrouvent par ailleurs dans une autre revue celle de John-Oliver Engler et al. [xii] :
La dissonance cognitive correspond à un état affectif négatif, résultat d’une expérience individuelle dans laquelle se rencontre deux aspects divergents entre les connaissances que les personnes ont autour de leurs croyances, de leur environnement et de leurs attitudes et la réalité. Face à cela, l’individu peut faire preuve de quatre stratégies différentes pour réduire ce hiatus : nier sa responsabilité personnelle, changer de comportement, choisir sélectivement certaines informations ou banaliser les faits.
L’une des conséquences de ces processus est la difficulté pour les individus de mettre en relation la sécurité relative dans laquelle ils évoluent avec les catastrophes naturelles diffusées par les médias ou avec les informations scientifiques. Par l’incapacité qu’elle engendre à actualiser ses connaissances, la dissonance cognitive participe à la polarisation du débat dans nos sociétés.
Pour lutter contre ce biais, différentes stratégies peuvent être mises en place. Notamment de travailler autour de l’hypocrisie induite (qui correspond à un individu favorable à la lutte contre le changement climatique mais qui n’adopterait pas les comportements adéquats).
Cela a efficacement permis d’induire un changement positif de comportement sur des thèmes comme l’augmentation de l’utilisation des préservatifs, l’augmentation du respect des limites de vitesse ou encore le recours à une alimentation plus saine.
L’illusion positive est un biais dans lequel la personne va adopter une perception bien plus positive qu’elle ne le devrait. Elle surestime ainsi ses capacités, sa maitrise des évènements et du futur.
Cela conduit, entre autres, à sous-estimé le risque ou à considérer de manière erronée le ratio entre évènements positifs et négatifs ; cela entraîne une moindre adaptation au risque et donc une moins grande volonté de faire des efforts.
Le troisième biais correspond au fait de confondre sa représentation personnelle du monde avec le monde tel qu’il est réellement (erreur d’attribution fondamentale).
Cela conduit à faire preuve d’intolérance envers les personnes qui pensent différemment et survient lorsque la communication est faible entre les différents groupes sociaux et la méfiance élevée.
Du fait de la coopération que demande la lutte contre le changement climatique, de tel comportement limite l’action collective.
Les biais cognitifs liés à l’appartenance aux groupes font que l’on a tendance à considérer les informations sur le changement climatique à la fois en fonction du groupe d’appartenance du messager, mais aussi en se défaussant sur les autres groupes de la responsabilité du changement climatique.
Il a été mis en évidence que si son groupe est accusé d’être responsable du changement climatique il y a une augmentation de la dénégation du lien entre activité humaine et changement climatique. Possiblement car les individus du présent forment un groupe, qui considèrent les générations futures comme un extragroupe. Ces méfiances intergroupes conduisent à une difficile mise en place de synergie collective pour lutter contre le changement climatique.
Le biais de perception du risque rejoint quelque peu les points susmentionnés. Chaque individu évalue ses actions en fonctions des gains et des pertes potentiels plutôt qu’en fonction des résultats.
Ainsi, puisque nous sommes dans une configuration qui demande de faire des efforts avec des gains à venir, nous avons collectivement tendance à en faire moins que ce que l’on devrait en espérant que les résultats seront moins catastrophiques qu’annoncés.
Ces biais cognitifs mettent ainsi en évidence le fait que les individus ont tendance à sous-estimé la préparation nécessaire face au changement climatique (biais d’optimisme, importance du présent, perception du risque) ou à ignorer cette réalité car elle affecte leur croyance (dissonance cognitive), leur sentiment d’appartenance (biais intra/extragroupe) ou touche à leur représentation du monde (erreur d’attribution fondamentale).
Le changement de comportement n’est cependant pas impossible. Il nécessite de la part des décideurs des actions à valeurs consensuelles, tant par une concertation élargie (comme ce fut le cas en France lors de la convention citoyenne pour le climat) que par la juste répartition de l’effort demandée, par une explicitation des décisions, par la mise en place de stratégie adaptée pour contourner les biais cognitifs.
Les recommandations pour un avenir plus juste en Europe (et en France)
Une meilleure répartition du revenu
Toujours dans la même interview, Français Ruffin rappelait qu’il y a 20 ans les 500 plus grandes fortunes françaises possédaient l’équivalent de 5% du PIB. Tandis qu’en 2022 elles en possédaient l’équivalent de 30%.
Cet accroissement des inégalités, on l’a suffisamment dit, est source de ressentiment et limite la mobilisation des forces vives de la société du fait du sentiment d’injustice qui en découle.
Dans un contexte budgétaire contraint, où il est difficile pour les États de proposer une solution qui relèverait de l’état providence, l’une des solutions pourrait être une meilleure répartition du revenu.
Pour cela il nous parait incontournable de nous attarder sur une taxation nationale ou supranationale des plus hauts patrimoines (0,0001 % les plus riches).
Le rapport commandé par le Brésil lors de sa présidence du G20 et réalisé par Gabriel Zucman[xiii] a été abondamment commenté.
Il préconise de taxer annuellement à hauteur de 2 % du patrimoine les milliardaires, cela afin que l’impôt sur le revenu soit réellement progressif et que chacun paye une fraction plus importante de son revenu que la catégorie précédente (précaire, classe moyenne, aisée et ultrariches).
Cette solution n’est pour autant pas miraculeuse. En effet, le patrimoine des plus riches dépend d’actions de sociétés cotées en bourse pour moitié, mais aussi de sociétés non cotées (et donc plus dure à identifier)[xiv] et le seuil de 2% définie en fonction du « taux de rendement du patrimoine avant impôt observé pour les personnes très fortunées » risque de ne pas être suffisant pour limiter les inégalités.
L’existence d’impôts touchant les ultrariches dans d’autres pays d’Europe et l’adhésion de 67% des européens sondés à une telle taxation[xv] doit motiver les décideurs à une concertation et à la mise en place d’une décision européenne.
Cela aurait non seulement des vertus économiques au moment où des pays comme la France cherchent désespérément des milliards d’euros pour leur budget (on parle de 67 milliards d’euros par an à l’échelle européenne[xvi]), mais aussi des vertus politiques en renforcement le sentiment de justice lié à la pratique démocratique européenne.

Source : Tax Foundation Créé avec Datawrapper
Une meilleure répartition de l’effort
Il est juste de dire que tout un chacun à son rôle à jouer pour lutter contre le changement climatique.
Cependant, comme l’a montré un rapport de l’institut Carbone 4 « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’État face à l’urgence climatique »si tous les Français réalisaient l’ensemble de la douzaine d’écogestes listés, alors on ne réduirait notre empreinte que de 2,8 tonnes par an, sachant que la baisse requise pour atteindre des niveaux compatibles avec un réchauffement de 2°C est de l’ordre de -9 tonnes par an et par personne.
Il est donc important de ne pas se montrer culpabilisateur dans le discours, en particulier auprès des plus précaires et de regarder les émissions dans leur ensemble.
Tant au niveau des ménages que de l’État et des entreprises. Ainsi en 2018 a été lancée une action en justice baptisée « L’affaire du siècle ».
Elle a abouti à la condamnation de l’Etat français pour ses efforts insuffisants en matière de lutte contre le changement climatique.
Dans le même temps le conseil d’État a rappelé le caractère contraignant des engagement pris par la France, en matière de réduction des émissions de CO2 à l’horizon 2030. Or l’État, à travers notamment ses administrations, est responsable à lui seul de 10% de l’empreinte carbone du pays[xvii].
Améliorer la situation passe notamment par une rénovation massive du bâti publique et par une réflexion sur la production et l’acheminement de l’énergie au sein des collectivités.
A l’échelle européenne les émissions sont principalement liées à la consommation d’énergie. Les ménages comptent pour moins de 14,4% de cette production totale de gaz à effet de serre.
Il convient donc de relativiser la portée des efforts qui peuvent être entrepris individuellement, pour adopter une vision holistique de la réduction des émissions.

Part du total des émissions (en %), en 2023. Source : Eurostat. Tirée de touteleurope.eu
On peut, à titre d’exemple, utiliser la chaleur produite dans les centres de données (nécessaires à la révolution que l’intelligence artificielle représente) pour chauffer des bâtiments administratifs comme le propose la société britannique Deep Green[xviii],[xix].
En misant sur la circularité, en utilisant les ressources perdues par certaines activités et en les intégrant dans les smarts cities il est tout à la fois possible de réduire notre empreinte, de réduire les coûts liés à l’énergie et donc de diminuer notre empreinte, tout en améliorant la compétitivité des entreprises.
Une meilleure écoute citoyenne
On le sait, la lutte contre le changement climatique nécessite l’adhésion des différents groupes sociaux qui on l’a vu sont globalement concernés par la question. Il convient aux dirigeants de les informer et d’écouter les recommandations qui arrivent à faire consensus à l’échelle de la société civile.
C’est notamment à l’Union européenne de s’emparer des processus démocratiques qui ont pu être mis en place lors de la convention citoyenne sur le climat en France en reproduisant de tels processus de concertation, et en contraignant les États à écouter les décisions prises après écoute d’avis contradictoires ; sur des mesures qui paraissaient nécessaire et socialement acceptable aux participants.
Il ne nous parait pas pertinent de lister les différentes mesures proposées, nous renvoyons le lecteur vers le rapport final de la convention citoyenne[xx].
Ce passage par la convention citoyenne est un choix des pouvoirs publics qui auraient pu s’appuyer sur l’expertise des associations.
Comme le souligne un rapport du haut conseil pour la vie associative elles disposent de nombreuses : « initiatives et les solutions innovantes »[xxi]. Par ailleurs malgré les nombreuses difficultés qu’elles rencontrent pour accompagner la transition écologique, leur proximité avec un public souvent jeune est un atout dans la perspective de faire évoluer les consciences.
Une sobriété choisie
Il nous reste à évoquer la question de la sobriété. En effet comme l’a calculé le géologue Olivier Vidal, pour subvenir au besoin énergétique de la transition écologique, gourmande en minerai, l’humanité devrait extraire autant de minerai d’ici 2055 que depuis l’aube de l’humanité[xxii]. Cela rend l’équation périlleuse lorsque l’on sait que les gisements contenant les plus hautes concentrations en métaux ont été exploités depuis longtemps ; et que les filières de recyclage, outre le fait de ne pas permettre la récupération de tous les métaux, sont moyennement efficace pour diverses raisons techniques (complexité des produits, leur miniaturisation, les différents alliages, etc. [xxiii],[xxiv]).
Pourtant en donnant une dernière fois la parole à François Ruffin, on apprend que si : « jusque dans les années 70 il y a une corrélation forte entre l’augmentation des indices de bien-être et l’augmentation du PIB. », « au-delà de 20 à 25 000$ de PIB / habitant il n’y a plus de corrélation ».
La consommation qui est la nôtre serait donc décorrélée du bien-être des habitants et on pourrait imaginer l’associer à cette citation imparfaite de Machiavel par Laurant bibard :
« On veut la paix, peut-être, mais si les autres innovent, en particulier dans le domaine des armes, on ne peut pas ne pas tout faire pour dépasser ceux qui veulent nous agresser en innovant. »[xxv].
On promeut l’innovation qui a besoin d’un débouché (la consommation) pour ne pas être dominée : technologiquement, économiquement, militairement.
La sobriété peut aussi être vue comme un vecteur de puissance comme l’explique très bien Emmanuel Hache[xxvi].
En réduisant sa dépendance énergétique à la Russie après le début de l’invasion en Ukraine, l’Union européenne a diversifié ses apports mais est aujourd’hui globalement dépendante des apports des États-Unis.
Cette dépendance énergétique constitue un levier sur lequel agir pour faire augmenter les prix de l’énergie en Europe et réduire la compétitivité des entreprises. A l’inverse en développant la sobriété on réduit ses importations.
Cela participe au rééquilibrage de la balance commerciale et réduit la dépendance de l’Union européenne face à des pays tiers. Les excédents pouvant être investit dans des infrastructures favorisant la sobriété et renforçant l’indépendance énergétique.
À l’échelle individuelle cela passe par une modification des imaginaires. Il suffit d’analyser les ventes de voitures pour constater l’augmentation ces dernières années des ventes de SUV que l’on sait être plus énergivores que les citadines. Or, la voiture est avant tout un outil au service de notre transport. C’est sa valeur comme marqueur de statut social qui explique ce phénomène et contribue ici à l’absence de sobriété.
En modifiant dans les consciences les marqueurs de la réussite on peut valoriser une consommation sobre de la part des ménages.
On peut pour compléter notre propos, penser au flygskam,ou honte de prendre l’avion (principalement dans les pays scandinaves).
La prise de conscience des questions climatiques a entrainé un recul des vols en avion notamment dans les vols intérieurs (-8.9% en Suède en 2019 par apport à 2018)[xxvii] transformant un marqueur de réussite social en signal négatif.
En se penchant sur la sobriété à l’échelle européenne il convient de mentionner les travaux d’Aurore Flipo[xxix].
Les personnes interrogées sur la sobriété présentent des points communs quel que soit le pays comme « la liberté et le désir de reconstruire d’autres formes de lien social. ».
C’est à la fois une façon de réhumaniser les relations de consommation mais aussi une amélioration de la qualité de vie par la mutualisation des ressources comme dans les habitats partagés.
Cette réallocation des ressources financières leur permet de modifier leur habitude de travail et dédier une partie de ce temps récupérée à des activités personnelles ou communautaires contribuant à un mode de vie détaché de la recherche du profit.
Cependant, comme le souligne la chercheuse, ces initiatives requièrent un fort investissement en temps et un certain capital financier ; réservant ces initiatives à une certaine catégorie sociale.
Elle parle de sobriété de conversion, que l’on peut mettre en regard de la sobriété de conservation des bas revenus, qui adoptent ces pratiques dans un souci d’économie sans pour autant ne pas avoir conscience des enjeux écologiques. Cette seconde catégorie s’apparentant d’ailleurs à de l’austérité.
Enfin, pour les ménages à haut revenus la logique est celle d’une optimisation de la consommation et le recours aux écogestes.
Cette représentation différenciée de la sobriété est celle adoptée par les gouvernants qui, au lieu de se concentrer sur la réduction de la consommation, puisent indistinctement dans le triptyque changer, éviter, améliorer qui affecte différemment les classes de la population européennes.
Les dernières décennies ont vu les inégalités se creuser entre les différentes classes sociales et cela quel que soit le groupe politique au pouvoir, ou le pays de l’Union européenne.
Cela a conduit à un éloignement des urnes des classes les plus fragiles ainsi qu’à une constatation par ces citoyens d’une décorrélation entre démocratie et progrès social.
C’est aujourd’hui une partie de l’explication de la désaffection des programmes socio-écologiques et européens par rapport au discours des extrêmes.
Ces citoyens les plus fragiles sont aussi ceux qui sont touchés le plus directement par la crise environnementale tant par les limites de leur mode de vie que par la fiscalité verte qui taxe indirectement les plus précaires à travers les produits énergétiques les plus polluants.
Dans le même temps les ultrariches ont vu leur patrimoine considérablement augmenté et ont de ce fait constitué une source d’émission de gaz à effet de serre qui rend inaudible les appels à la sobriété, du fait de l’injustice que cela suscite et par la désirabilité du mode de vie de ces individus dans une partie de la population.
Par ailleurs, les études sur les biais cognitif montre qu’il existe de multiples stratégies de résistances qui nous empêchent de penser et d’agir en faveur de la transition énergétique.
Cela n’est pas sans issue mais leur prise en compte est nécessaire pour promouvoir des politiques publiques qui emportent une adhésion globale, permettant une diminution significative des gaz à effet de serre.
Il ne faut pas non plus omettre la question économique qui justifie auprès de nos dirigeants une partie de l’inaction européenne, par peur du dumping environnemental.
Il existe pourtant des solutions qui permettent de modifier durablement à la fois la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques et la justice sociale.
Pour cela, l’Union européenne doit imposer aux états membres de réduire leur empreinte carbone et mettre en place une stratégie communautaire de sobriété énergétique pour permettre à la fois une plus grande indépendance énergétique de l’Union européenne face à des partenaires/adversaires et une plus grande compétitivité de ses entreprises.
Chez les citoyens cette sobriété se traduit peu par l’évitement de la consommation du fait des marqueurs de réussite sociale que représentent notamment les objets de hautes technologies.
Elle doit à ce titre être encouragée, pour diminuer les conséquences de nos modes de vies. Rappelons que les émissions moyennes d’un européen sont de 7,1 teqCO2/an.
[i] « Marine Le Pen fustige «les écologistes radicaux, ces talibans de la verdure» », Paris Match, 26 mars 2022, https://www.parismatch.com/Actu/Politique/Marine-Le-Pen-fustige-les-ecologistes-radicaux-ces-talibans-de-la-verdure-1796667.
[ii] Observatoire des inégalités, « À quels niveaux se situent les seuils de pauvreté en France ? », 9 juillet 2025, https://www.inegalites.fr/A-quels-niveaux-se-situent-les-seuils-de-pauvrete-en-France.
[iii] L’essentiel sur… la pauvreté (INSEE, 2025), https://www.insee.fr/fr/statistiques/5759045.
[iv] Changement climatique : nous ne sommes pas prêt⸱es ! (OXFAM, 2024), https://www.oxfamfrance.org/climat-et-energie/changement-climatique-nous-ne-sommes-pas-prets/.
[v] « Par-delà la consommation, environnement et luttes sociales selon François Ruffin », L’invité des Matins, Radio France, 20 novembre 2019, 38 minutes, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/fin-du-mois-fin-du-monde-meme-combat-6970925.
[vi] Oxfam International, Au sein de l’Union européenne, les inégalités des émissions de CO2 s’accentuent (2020), https://www.oxfamfrance.org/rapports/au-sein-de-lunion-europeenne-les-inegalites-des-emissions-de-co2-saccentuent/.
[vii] Lucas Chancel et Thomas Piketty, Carbone et inégalité : de Kyoto à Paris (Ecole d’Economie de Paris, 2015), http://piketty.pse.ens.fr/files/ChancelPiketty2015ResumeFR.pdf.
[viii] Christian Gollier, Entre fin du mois et fin du monde… – Christian Gollier (2022), 2021, 1:09:54, https://www.youtube.com/watch?v=I6ridCo0eFA&t=2s.
[ix] Richard Wilk et Beatriz Barros, « Private Planes, Mansions and Superyachts: What Gives Billionaires like Musk and Abramovich Such a Massive Carbon Footprint », The Conversation, 16 février 2021, https://theconversation.com/private-planes-mansions-and-superyachts-what-gives-billionaires-like-musk-and-abramovich-such-a-massive-carbon-footprint-152514.
[x] Arthur Olivier et Valentin Ledroit, « [Comparatifs] Les émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne », Touteleurope.eu, 24 septembre 2025, https://www.touteleurope.eu/environnement/les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-dans-l-union-europeenne/.
[xi] Deyshawn Moser et al., « Facing Global Environmental Change: The Role of Culturally Embedded Cognitive Biases », Environmental Development, 18 août 2022, https://doi.org/10.1016/j.envdev.2022.100735.
[xii] John-Oliver Engler et al., « Navigating Cognition Biases in the Search of Sustainability », Ambio, 14 septembre 2018.
[xiii] Gabriel Zucman, Les Milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin (Seuil, s. d.); Gabriel Zucman, A Blueprint for a Coordinated Minimum Effective Taxation Standard for Ultra-High-Net-Worth Individuals (International Tax Observatory, 2024), https://taxobservatory.world/publication/a-blueprint-for-a-coordinated-minimum-effective-taxation-standard-for-ultra-high-net-worth-individuals/.
[xiv] Maxence Armant, « Tout savoir sur la taxe sur les ultra-riches proposée par Gabriel Zucman (qui pourrait rapporter 250 milliards par an) », Challenges, 23 décembre 2024, https://www.challenges.fr/economie/tout-savoir-sur-la-taxe-sur-les-ultra-riches-proposee-par-gabriel-zucman-qui-pourrait-rapporter-250-milliards-par-an_897824.
[xv] Romane Bonnemé, « Explosion des inégalités de richesse : comment les pays d’Europe taxent la fortune et avec quel résultat ? », RTBF, 19 novembre 2025, https://www.rtbf.be/article/explosion-des-inegalites-de-richesse-comment-les-pays-d-europe-taxent-la-fortune-et-avec-quel-resultat-11608773.
[xvi] « Les inégalités se creusent en Europe : faut-il taxer les plus riches ? », FRANCE 24, 28 novembre 2025, https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/ici-l-europe/20251128-les-in%C3%A9galit%C3%A9s-se-creusent-en-europe-faut-il-taxer-les-plus-riches.
[xvii] Margot Cazin, « Fin du monde et fin du mois : même combat ? », La Fabrique Ecologique, s. d., https://www.lafabriqueecologique.fr/fin-du-monde-et-fin-du-mois-meme-combat/#_ftn3.
[xviii] Ugo Petruzzi, « Ce projet veut chauffer 150 piscines publiques grâce aux centres de données », révolution énergétique, 9 octobre 2024, https://www.revolution-energetique.com/actus/ce-projet-veut-chauffer-150-piscines-publiques-grace-aux-centres-de-donnees/.
[xix] « La récupération de chaleur des data centers : un levier stratégique pour la transition énergétique des collectivités », idex, 25 mars 2025, https://www.idex.fr/le-blog/la-recuperation-de-chaleur-des-data-centers-un-levier-strategique-pour-la-transition-energetique-des-collectivites.
[xx] Les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat (2021).
[xxi] Pour un engagement associatif renforcé au service de la transition écologique (Haut Conseil à la Vie Associative, 2021).
[xxii] Olivier Vidal et al., « Modelling the Demand and Access of Mineral Resources in a Changing World », Sustainability, 21 décembre 2021, https://www.mdpi.com/2071-1050/14/1/11.
[xxiii] Aurore Flipo, « Ce que la sobriété veut direPratiques et représentations de la sobriété en Europe », part. 4, « Vivre la sobriété au quotidien », Lien social et Politiques, no 93 (janvier 2025): 379‑98, https://doi.org/https://doi.org/10.7202/1115804ar.
[xxiv] Adrien Luxey-Bitri et Catherine Truffert, « L’appétit insoutenable de nos sociétés en métaux, et comment lui survivre », The conversation, 8 octobre 2025, https://theconversation.com/lappetit-insoutenable-de-nos-societes-en-metaux-et-comment-lui-survivre-255985.
[xxv] Laurent Bibard, « L’éducation est‑elle une faiblesse quand la loi du plus fort s’impose ? », The conversation, 5 janvier 2026, https://theconversation.com/leducation-est-elle-une-faiblesse-quand-la-loi-du-plus-fort-simpose-272113.
[xxvi] Emmanuel Hache, « Trump 2.0 : l’occasion pour l’Europe de bâtir une vraie politique de sobriété ? », The conversation, 7 novembre 2024, https://theconversation.com/trump-2-0-loccasion-pour-leurope-de-batir-une-vraie-politique-de-sobriete-243168.
[xxvii] « La honte de prendre l’avion », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Honte_de_prendre_l%27avion#En_Su%C3%A8de.
[xxviii] Touteleurope.eu, La dépendance énergétique dans l’Union européenne, s. d., https://www.touteleurope.eu/environnement/carte-la-dependance-energetique-dans-l-union-europeenne/.
[xxix] Aurore Flipo, « Ce que la sobriété veut direPratiques et représentations de la sobriété en Europe », part. 4.
A suivre sur Facebook :













